LES CHRONIQUES LASZLO & LASZLO II

 Andres Laszlo Jr.

Les nouvelles « Andres Laszlo Jr. » parues dans Le Chroniques Laszlo & Laszlo se révéleront précieuses pour quiconque souhaite comprendre qui est Andres Laszlo Jr. et quel est son cheminement littéraire. Nombre des histoires s’inspirent des deux romans d’aventure déjà écrits par Andres Laszlo, The Seventh Lot et A Question of Honour. La confrontation avec le tigre, animal que l’auteur trouve authentiquement fascinant, est évoquée, elle aussi. D’autres nouvelles encore s’inspirent de l’ouvrage de l’auteur sur les politiques liées à l’usage des stupéfiants, The Drug Problem. Acheter.   VIDEO

 

1. COMMENT TOUT A COMMENCÉ

1955-1989. Je m’appelle Andres Laszlo Jr., et je suis l’un de vos trois narrateurs. Je suis passé du stade de parfait « idiot » à celui d’élève (peut-être) capable d’assimiler des connaissances au rythme le plus rapide de la planète. L'histoire qui suit vous en apportera assurément la preuve, et ce recueil de nouvelles est tout entier imprégné de ma voix. Non seulement ai-je adapté et fait traduire les histoires écrites par mon père et que vous avez sans doute lues mais, pour compléter le tout : primo, j'écris mes propres histoires et, secundo, je veux devenir le porte-voix de Chicch Kadune, le tigre. Permettez-moi de débuter cette toute première histoire en nous situant, mon père, Chicch Kadune et moi-même, dans le contexte. Je commencerai par parler de mon père. Cette toute première histoire est sans nul doute une « présentation dissimulant un pêle-mêle de récits très courts ». Je vous en prie, laissez parler votre clémence lorsque tombera sous l’effet de votre jugement ma tentative de vous induire en erreur.

ANDRES LASZLO PÈRE

J'ignore quelle est la part de réalité dans les récits de mon père: peu ou prou, je ne l'ai vu qu'une quinzaine de fois, après mes six ans. Ce qui est certain, toutefois, c'est qu'il menait une existence aventureuse et que, pour écrire la majorité de ses histoires, voire toutes, il a puisé son inspiration dans des événements ayant réellement eu lieu, dans sa propre vie ou dans d'autres. Lorsque, à l'occasion, il m'arrive de remanier les écrits de mon père, je ne pars pas d'obscures intentions. (1) Je souhaite les améliorer. (2) Je cherche à les adapter aux lecteurs de notre temps, et (3) à les rendre plus séduisants aux yeux des utilisateurs potentiels que sont les producteurs de cinéma ou de théâtre.

Mon père était un écrivain de talent, et il est navrant de constater qu'il n'ait pu ni adopter un pays en particulier (ou, pour être plus exact, il en avait adopté un bien trop grand nombre d'entre eux), ni avoir la chance de voir un fils ou un agent quelconque valoriser son génie tout au long des trente années ayant suivi sa disparition. Parmi les œuvres de fiction écrites sous la plume de mon père, sept titres attirent l'attention, dont Mon Oncle Jacinto et Paco l'Infaillible (l'un et l'autre adaptés au cinéma).

Seules deux des nouvelles qu'il a écrites n'ont pu être publiées. Les autres ont toutes vu leur publication en langue espagnole sous le titre Solo el Paisaje Cambia (Janez, 1955), en langue française sous le titre Tout Passe… (Amazon, 2015, en cours d'adaptation) et sont, en ce moment même (2017), en voie d'être entièrement traduites en allemand. Quant aux histoires qui sont le fruit de ma propre plume, elles viennent d’être traduites en français.

CHICCH KADUNE / SCREAMER

Le second narrateur dont vous ferez la connaissance se nomme Chicch Kadune, alias « Screamer ». Puisque les tigres ne savent pas écrire, c'est moi-même qui me suis porté volontaire pour lui prêter ma voix. Chicch Kadune n'est pas un tigre comme les autres : il nourrit une grande affection pour la race humaine, une affection démesurée, pourrait-on affirmer, et de nature funeste. J'ai emprunté un nombre non négligeable de mes nouvelles à la série d'aventures dont je suis l'auteur, oeuvre non publiée à l'heure actuelle (2017) et qui s'intitule (en anglais) : The Caspian Connection. En partant de mes propres expériences, je décris comment, à la faveur des événements, Vali, le héros, fils du dieu nordique Odin, évolue, en particulier lorsqu'il se retrouve au contact des tigres. Et vous constaterez de vos propres yeux à quel point un tigre, surtout quand il s'appelle Chicch Kadune, c'est-à-dire dans la langue locale « Celui qui rugit », peut jouer un rôle clé dans un processus de maturation.

Le rôle déterminant de Chicch Kadune au cœur de mes histoires trouve plusieurs explications : (1) Ma fascination pour les félins en général, depuis l'enfance (et sans doute cette fascination vient-elle du fait qu'un jour, un certain félin a su me faire réellement peur). (2) La résolution que j'avais prise d'ajouter à la liste des « choses à réaliser si l'on veut être un homme » le projet insensé et déplorable de tuer de mes propres mains un tigre avide de chair humaine. (3) La niaise impression, au Pakistan, qu'un tigre me suivait à la trace, alors que j'avais installé ma tente dans la vallée de Swat. (4) Mes discussions et les sorties de chasse avec Tahawar Ali Khan, (5) L'émerveillement que m'avait laissé l'ouvrage de M. Khan, ouvrage que j'avais contribué à faire éditer : Man-eaters of Sundarbans. (6) Le fait que je m'étais retrouvé, à mon insu, en pleine forêt des Sundarbans, à l'endroit précis où M. Khan avait connu ses propres expériences bien des années auparavant et, pour finir, (7) le fait qu'un pauvre bûcheron d'un petit village avait trouvé la mort non loin de Hiron Point Forest Station peu de temps avant mon arrivée, et que les villageois bouleversés s'étaient mis en tête de dénicher un volontaire, n'importe qui, le premier idiot qui accepterait de « veiller » le mort et de se tenir prêt, carabine à la main, à exterminer le tigre si d'aventure, le jour suivant, ce dernier revenait dans les parages.

Je souhaiterais saisir l'occasion au vol et vous rappeler, amis lecteurs, qu'il se pourrait fort bien que vous éprouviez à l'égard de Chicch Kadune une certaine sympathie, ce Chicch Kadune que je finirai par affubler du sobriquet bien moins flatteur de « Screamer », et que vous feriez tout aussi bien de freiner votre enthousiasme : même si l'on peut accepter votre sympathie plus ou moins prononcée et votre compassion, ce pauvre animal se trouve, cependant, loin du plaisant modèle des individus de son espèce. Se délecter de chair humaine ne « se fait » pas, un point c'est tout, et tout cela se situe à un niveau tellement éloigné d'un comportement acceptable que même le fait de se traîner une grave blessure ou d'appartenir à une espèce menacée d'extinction ne saurait le justifier, et ce d'autant moins si ledit comportement relève de simples habitudes. Par conséquent, je nourris le secret espoir qu'au cours de l'ultime confrontation (lui et moi allons nous retrouver l'un en face de l'autre, le tigre contre l'humain), vous m'apporterez votre soutien entier et inconditionnel, ou plutôt c'est ce que j'attends de vous, amis lecteurs.

MOI-MÊME / ANDRES LASZLO FILS

1977. Favorisé par la chance et des professeurs exceptionnellement doués, je bouclai mes études secondaires et universitaires en un an et demi tout au plus, chose qui, selon moi, me présentait d'autant plus comme un prodige que, jusqu'alors, je n'avais laissé paraître nul signe quelconque de précocité intellectuelle. Ainsi donc, me voici étudiant à l'université, jeune, arrogant, persuadé d'être un cadeau des dieux à l'Humanité, et me sentant dans l'obligation de consacrer ma vie exceptionnelle à des fins utiles.

Après un temps infini à inventer le « quelque chose d'utile », je découvris finalement le domaine digne de tout mon intérêt et tirai un trait sur l'idée de « faire fortune ». La seule alternative que l'on trouve lorsqu'on désire exercer sur le monde une certaine influence — et cette découverte intervient le plus souvent sur le tard, lorsque notre tête est déjà toute couronnée de cheveux gris — consiste à devenir chercheur. Je m'attelai donc à la tâche. Mon domaine d'intervention se fondait sur les politiques entourant l'usage des drogues, et si j'en avais fait mon cheval de bataille, c'est que je n'avais rien trouvé de mieux, rien de plus catégorique pour assimiler le bien au blanc :

Le contexte juridique encadrant l'usage des stupéfiants se situe au plus près du noir, du mal, qu'il me soit possible d'imaginer. Par conséquent, il n'est pas inutile que je consacre tous mes efforts à m'y opposer.

En matière d'éclaircissements, ce que je me figurais valoir tous mes efforts se résumait et se résume toujours à reconnaître comme néfaste l'illégalité entourant l'usage des stupéfiants. Je ne dis pas que l'illégalité frappant l'usage des stupéfiants n'est pas bonne parce que les drogues le sont. Les drogues, du moins celles reconnues comme illicites, n'offrent sans doute rien qui en vaille la peine à leurs usagers, en tout cas à leurs usagers actuels. Mais, ce qui fait suite à la condamnation légale des stupéfiants rend les choses encore pires que si l'on adoptait sur la question un point de vue tendant vers la libéralisation et la légalisation, pires que si l'on réduisait la demande, l'information et les risques.

Je m'étais adressé à toutes les instances imaginables en la matière. Sans résultats. C'était l'impasse. Mais avant de jeter définitivement l'éponge, je pointai du doigt que légiférer en matière de drogues équivaut à adopter une mauvaise technique d'organisation, voire peut-être à adopter toutes les fausses techniques. Le concept de « débats dysfonctionnels » venait de germer dans mon esprit. Je venais de découvrir mon but dans la vie, me forgeant la conviction que l'illégalité en matière de stupéfiants ainsi que le concept de « débats dysfonctionnels », fidèles compagnons de route présents dans toutes mes aventures, sont chose pernicieuse.

Toutefois, dans la mesure où le dispositif juridique de lutte contre les stupéfiants s'avérait le seul sujet que je connaissais sur le bout des doigts et que je ne pouvais faire entendre ma voix sur la question, je pris conscience que je me trouvais exactement en mauvaise position pour crier à « la face du monde entier » que, de manière générale, je suppose que notre comportement en société relève, la plupart du temps, de notre propre organisation et que, pour la mettre en place, nous obéissons à des règles que nous aurions ignorées si nous les avions supposées « dysfonctionnelles » et ne pouvant servir nos propres intérêts.

D'accord, si je ne suis pas « du genre » à raconter à tout le monde sur quoi portent mes doutes, on peut quand même essayer, non ? me demandai-je en mon for intérieur. Je puisai alors dans le pécule que j'avais mis de côté pour mes études ( j'avais couvert mes frais universitaires principalement en allant chercher au fond de l'eau les balles de golf qui y atterrissaient ), et empruntai à ma mère une certaine somme, avant de m'inscrire dans un groupe de marins amateurs qui voulaient faire le tour du monde. C'était la toute première étape sur ma « liste de choses à réaliser pour devenir un homme ». Je nourrissais l'espoir de m'ouvrir socialement et de voir du pays.

*

Mais en matière de « choses à réaliser », il n'avait guère fallu de temps pour que mon tout premier projet, celui de la navigation autour du monde, touche à son terme. C'était à Malaga. Parmi l'équipage, une charmante demoiselle dont je devinais qu'elle avait le béguin pour moi, me sort quelque chose du genre : « Andres, oui, tu es de quelqu'un de costaud et de fort, mais il va bien falloir que tu ailles dormir un de ces jours, comme tout le monde. Et là, je vais te faire la peau. » Naturellement, j'avise les deux autres membres du personnel que cette charmante demoiselle, qui n'avait jamais misé l'embarcation en bourse, perd la boule et qu'on devrait lui recommander de débarrasser les lieux le plus vite possible. Et évidemment, je leur raconte que moi, actionnaire majeur (le second à bord, il me semble), qui ne sait rien sur la navigation, arrogant au point d'irriter tout le monde, sujet au mal de mer à en perdre toute utilité rien qu'en pensant au bruit d'une vague, que moi, il fallait absolument me garder à bord. Je partis le lendemain matin, racontant à qui voulait l'entendre que la gamine était tombée sous mon charme et que les mecs avaient dû lui monter la tête. Je sus ensuite que le petit bateau, en défaut d'assurance, s'était retrouvé dans une violente tempête et avait coulé dans le port de Malaga.

Belle insulte et désastre pécuniaire, sans compter l'égratignure portée à l'estime de soi. Mais, à toute chose malheur est bon, et l'expérience m'enseigna une leçon fort utile à deux niveaux différents. D'un point de vue philosophique, je retins que l'argent avait le pouvoir d'acheter beaucoup de choses, trop même, me semble-t-il et, à partir de ce jour-là, ma tendance à tout ramener au domaine financier était devenu un élément encore plus déterminant dans mon explication sur les « débats dysfonctionnels ». D'un point de vue existentiel — oui, je sais, je pose une distinction très précise entre philosophie et existentialisme, mais telle n'était pas mon intention et loin de moi cette idée —, de cette expérience, j'appris qu'avant de se lancer dans une aventure comme celle de toutes ces « choses à réaliser pour devenir un homme », l'on fait bien mieux de se constituer au préalable une petite réserve d'argent ; j'étais bien décidé à suivre le conseil. En fait, l'un des biographes de Mme Thatcher avait trouvé les mots justes :

« Si le Bon Samaritain avait eu de bonnes intentions et rien d'autre, on l'aurait vite oublié, mais il avait aussi une bonne bourse. »

Au décès de mon grand-père, ma mère hérita d'une grosse somme dont j'empruntai, derechef, une bonne partie, mais plutôt que de la dépenser dans un autre tour du monde, cette fois, je contactai une amie à moi, employée à l'équivalent en Suède de Sotheby’s/Christies’ Auctions, société de ventes aux enchères, et lui posai la question : « Charlotte, comment je peux me débrouiller si je veux me faire des sous de la manière la plus sérieuse possible ? » À partir de là, elle me fit passer, secondée de son futur mari, dans l'univers de la verrerie artistique d'Orrefors. Voilà une excellente chose : entre les deux guerres, la verrerie artistique d'Orrefors représentait le seul domaine dans lequel nous autres, Suédois, avions montré quelque talent indubitable en matière d'art et d'artisanat, du moins depuis les Vikings. Je devenais acquéreur, vendeur, organisais des expositions, et apprenais de plus en plus sur la question, avant de pouvoir créer une impressionnante collection, source d'inspiration d'un ouvrage grand-format ayant fait de moi un homme célèbre. Me voilà fin prêt à vendre mes objets « de catégorie moyenne » à prix d'or. Je confiai tout cet argent à un banquier et me penchai sur ma liste des « choses à accomplir » :

3 ans à Oxford ; licence de philosophie ; licence en techniques d'écriture ; spécialisation en langue anglaise - techniques d'écriture ; apprendre le dictionnaire Oxford, le OALD, par cœur ; faire du tigre dévoreur de chair humaine un animal mort (entreprise parfaitement répugnante : mille excuses) ; faire du surf sur la fameuse pipeline ; visiter 200 pays, et tenir le rôle principal dans un film de James Bond.

Je consacrai alors les vingt années suivantes à cocher et à oublier de cocher ce que j'avais écrit sur ma liste. Le projet de devenir James Bond à l'écran, et vous le savez sans doute, s'était soldé par un échec retentissant : demandant à être auditionné, je reçus de leur part un formulaire d'adhésion au fan club 007, simplement, et je devine que leur réaction fut surtout celle de se tordre de rire. Quant aux 200 pays à visiter, je peux poser un constat d'échec également : même en trichant, je ne dépasse pas 189. Toutefois, pour le reste de la liste (si je fais exception du projet de mettre à mort le tigre amateur de chair humaine, et sujet sur lequel je ne vais pas m'étendre), tout est coché. En réalisant ces différents projets et en les « cochant » au fur et à mesure, mes nouvelles se sont enrichies de l'inspiration et de toute l'expérience que je leur apportais, en particulier par les différents voyages que j'effectuais, et par le sentiment (le plus niais qui soit, mais source de gratification incroyable) que j'avais découvert le secret de l'immortalité.

*

Sincèrement, il me fut offert le privilège de mener une existence incroyable et, selon toute vraisemblance, pleine de charme. À part la chance de n'avoir rencontré personne « du genre féminin », les ingrédients qui avaient apporté à ma vie tout son charme se résument ainsi :

• On raconte qu'à Cannes, alors que je n'avais guère plus d'un an, la femme la plus séduisante du monde (c'est mon avis, en tout cas), m'a pris sur ses genoux, me caressant les cheveux en me disant que j'étais un petit garçon très mignon.

• J'étais classé troisième dans la liste des élèves les plus médiocres de mon école et, manifestement, j'étais trop gros. Je suis devenu en un an et demi l'élève le plus doué du monde et mince comme un mannequin (bien que je sois trop grand).

• Jouant au bridge, j'ai — peut-être — déniché le compagnon de jeu le plus habile, après n'avoir pratiqué que quelques années seulement.

• Un beau jour, à Henley, le plus grand sportif du monde (du moins, c'est ce que je pense), qui est aussi mon idole en matière de physique idéal, est venu dans ma direction en se présentant : « Salut. Je m'appelle Steve... »

• Je suis persuadé que mon expulsion de l'Université d'Oxford, le New College, je la dois, selon toute vraisemblance, à l'un des plus grands génies de tous les temps (j'émets là un avis personnel). « Il semblerait que Monsieur le Professeur n'ait guère apprécié que vous l'ayez vilipendé devant le doyen... »

• Je crois que c'est moi qui, lors des épreuves d'athlétisme entre Oxford-Cambridge et Harvard-Yale en 1995, ai fait pencher la balance en faveur de Harvard-Yale. (Ce qui lui avait largement assuré la victoire).

• Je me suis forgé une réputation d'antichrist auprès d'un individu qui se prétend représentant sur Terre de Dieu en personne, et qui peut se vanter d'en posséder le titre officiel.

• J'ai réussi à éviter de justesse qu'un tigre, pendant que je me livrais au plaisir de la chair, « ne me réduise en chair à pâté », pour l'unique raison que je venais, quelques mois auparavant, de mettre un terme à mes habitudes de fumeur.

• J'ai échappé de peu à une vie ordinaire et rangée (ce genre de vie eût exigé que ma fiancée accepte de m'épouser, ce qui est loin d'être une certitude) simplement parce que ma belle affirmait avoir observé la lune alors que ce n'était pas le cas.

Tous ces éléments constituent des événements parfaitement authentiques (même s'il me faut reconnaître que je ne me souviens pas du tout d'avoir fait la connaissance de Marilyn Monroe). Je ne chercherai pas à écrire mes nouvelles en m'inspirant de tous ces événements — j'évoquerai, toutefois, cet égoïste de génie que je crois responsable de mon exclusion d'Oxford — et j'espère que cela réparera le fait que, parfois, j'ai enjolivé les autres histoires que j'ai écrites.

Que j'aie pu me mesurer à un tigre sur le Gange ne relève pas forcément de la réalité. Il est fort possible qu'Alexandra telle que je la décris n'ait jamais existé. La première histoire en rapport avec le Sahara ne recevra sans doute jamais le Prix Nobel comme je l'avais laissé entendre. Je ne pourrai jamais être sûr de ce qui se passe dans le crâne d'un tigre et les événements ne se sont pas forcément déroulés dans l'ordre où ils apparaissent.

Malgré tout, je vous fais le serment que je ne me suis pas du tout ennuyé. Je le dois à Tahawar Ali Khan, à qui je dédie ce recueil de nouvelles, sans oublier Lotta/Knut qui a contribué à faire de moi un homme riche, ainsi que mon amie de jadis, négociante en objets anciens, qui m'a poussé à la réflexion en me lançant à la figure que je me transformais, petit à petit, en véritable escroc. J'eusse aimé que mes éditeurs de Suède acceptent de publier le livre de Khan, Man-Eaters of Sundarbans, (et qu'ils me fassent parvenir la somme dont ils restent redevables).

LE MONDE DE L'ARGENT

1979. C'est ainsi : d'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours entretenu avec les finances et la marionnette qui lui sert de maître, le capitalisme, une relation faite d'affection entrecoupée de haine. J'aime l'argent, pas uniquement pour tous les merveilleux biens matériels qu'il permet de se procurer, mais aussi parce qu'il détient le pouvoir intrinsèque d'élever l'humain le plus paresseux, l'encourageant à créer, à produire toutes sortes de choses utiles et extraordinaires. Cependant, l'argent, je l'ai aussi en horreur : il a cette fâcheuse tendance à nous envahir l'esprit pour se substituer à ce qui, autrement, passerait pour l'essentiel, et ce qui ne devrait être qu'un moyen se change en objectif à atteindre. L'argent devient « l'essentiel » et en tant que tel, le dénominateur commun à tous les besoins de l'être humain, ce qui nous fait vivre — et c'est fort regrettable — dans un monde où tout peut s'obtenir par son intermédiaire ; je dis bien tout, littéralement, et c'est déplorable. Un monde qui se présente ainsi, de mon point de vue, n'est pas toujours le meilleur qui soit, car certains discours, le discours de l'amoureux, le discours de l'universitaire, le discours du grand sportif, comme celui du scientifique, ne devraient pas forcément être réduits à des préoccupations d'ordre pécuniaire.

C'était sans doute ce genre de réflexions qui me traversaient l'esprit et je regrettais, pour financer les projets consignés sur la liste de « toutes ces choses à réaliser pour être un homme », d'être obligé de disposer d’une certaine somme. Ou peut-être étais-je simplement contrarié d'avoir compris que, selon toute vraisemblance, se présentait à l'horizon une longue période de dur labeur (ou d'un merveilleux coup de chance).

Je n'ai jamais montré de disposition pour travailler sous les ordres d'un patron. Quand ma mère me confia l'équivalent de trois mille dollars en « couronnes suédoises », je décrochai le téléphone pour appeler une ancienne colocataire, rencontrée du temps où je faisais mes études à l'université. Elle travaillait à l'époque au « Bukowskies », l'équivalent suédois du « Sotheby's or Christie's », et je lui posai la question :

— Lotta, comment faire pour se faire des sous rapidement ?

— Je me suis dit que tu pourrais investir dans les œuvres d'art des années trente, mais mon fiancé Knut se dit, lui, que tu ferais mieux d'essayer la verrerie suédoise, avait-elle répondu.

J'investis dix mille couronnes dans des œuvres d'art suédoises, extrêmement raffinées, précieuses et convoitées, dans des artefacts datant des années trente et que j'avais dénichés dans les brocantes, les foires et les ventes aux enchères. Les œuvres se présentaient sous forme de verreries et de céramiques d'artistes suédois majeurs et connus dans le monde entier. L'ensemble des acquisitions, chez les antiquaires traditionnels, aurait coûté à un acheteur potentiel cent mille couronnes. J'avais obtenu le tout pour une modique somme, et compris qu'en moins d'un mois, j'étais devenu expert d'une qualité inégalée, non seulement en antiquités, mais également en achats. Bien étrange tout ça, me disais-je, mais bon... Je suis bien devenu l'étudiant le plus rapide du monde, alors qu'il n'y avait aucune explication logique... Je louai un camion, réservai le stand Helena S au « Auktionsverket » à Stockholm et débarquai avec mes tonnes de « trésor ». Le joli visage d'Helena vira au vert. Oui, évidemment, me dis-je. Des trouvailles de ce genre, elle ne doit pas en voir tous les jours... Mais je gardais une claire vision des choses, me répétant que je n'obtiendrais certainement pas cent mille couronnes, et que si j'obtenais cinquante mille maximum, eh bien , je devrais m'estimer heureux.

Je me fis cinq mille couronnes.

C'était la grande déception, à un point à peine croyable — je me rappelle très bien que je me mis à élaborer toutes sortes de théories relatives au complot des habitants de la capitale pour nous réduire à la pauvreté, nous qui venions du sud du pays — mais, au final j'avais encaissé le coup : certes, un instant abattu, je relativisai cet échec en le comparant à celui que j'avais subi quand on m'avait jeté du bateau. Mes cinq mille couronnes étaient ce qui pouvait sans doute m'arriver de mieux. J'avais compris qu'en matière de futures transactions commerciales dans le monde des antiquaires, un mot clé devait retenir mon attention : la qualité. Celle-ci importait plus que la quantité, du moins si je voulais m'épargner une réputation de « clochard de brocante ». En Suède, nous avons un mot fantastique pour évoquer ce genre de clochard : skröfsare. C'est un joli mot, très éloquent, mais qui hélas ne souffre pas de traduction. Le skröfsare gagne son pain dans les brocantes, les foires des petites villes. Il s'amuse comme un fou, mais ne fera jamais fortune en un clin d’œil.

C'est ainsi que, pour mieux comprendre le concept de « qualité », je commençai à parcourir plein de catalogues de ventes aux enchères, me focalisant sur tout ce qui se vendait de suédois en la matière, à bon prix et à l'étranger, principalement à Londres, New York, Chicago, Monaco, Genève et Paris. Parmi les objets que me présentaient les catalogues, je tombai sur un genre en verre du nom de « Graal », avec des dénominations plus spécifiques comme « Graal verre mince », « Graal verre épais », « Ariel » et « Ravenna », de fabrication suédoise chez Orrefors. Ce genre-là s'était bien vendu, d'abord en Suisse, puis en Amérique. Si ma mémoire est bonne, la vente aux enchères s'était finalisée pour les Suisses par « Christie's » , et pour les Américains par « Wright's » à Chicago. Tout cela se passait en 1984.

LE MAGASIN DE VERRERIES

1984. La tête encore emplie de toutes ces informations, je pris alors la route pour me rendre chez mon dentiste à Trelleborg, petite ville suédoise, dans le sud. Dans la vitrine d'un magasin d'objets en verre et en porcelaine, j'aperçus un vase de bonne dimension, l'intérieur décoré de poches d'air et de motifs bleus et noirs. Il me sembla reconnaître le même vase que j'avais vu présenté dans l'un des catalogues de ventes aux enchères que j'avais parcourus. Mais comment un objet vendu aux enchères peut-il bien se retrouver dans la vitrine d'un magasin qui vend du neuf ? L'espace d'un instant, je me répétai qu'il valait mieux annuler le rendez-vous chez le dentiste — je suis ainsi fait qu'un rien du tout peut me faire annuler un rendez-vous chez le dentiste —, mais pour une fois, j'avais décidé de réagir comme un homme bien élevé et puis, ce traitement endodontique, il fallait bien le faire.

Sur le chemin du retour, je revins vers la vitrine ; l'objet était encore là et nul doute possible : il s'agissait du même genre que celui présenté dans le catalogue. Je rentrai à Malmö, feuilletai le catalogue, — la ressemblance était frappante, en effet — et me voilà repartant à toute vitesse à Trelleborg.

Je demeurai planté devant la vitrine, les yeux rivés sur le vase, choisissant un angle de vue perpendiculaire pour ne pas me faire repérer. Je ne saurais dire pourquoi, mais si un agent de police, ou n'importe qui d'autre m'avait lancé : « Bonjour ! », j'aurais fait un sérieux malaise. En réalité, je me sentais comme un hors-la-loi, à un point tel que je n'eus même pas la force de rentrer dans le magasin, le catalogue à la main. Je le laissai dehors à l'abri des regards. Toutefois, avant de franchir le seuil de l'établissement, j'avais pris mes précautions et appris le texte descriptif par cœur.

Je m'approchai du vase de manière quelque peu indirecte, laissant paraître mon intérêt pour d'autres objets — c'est mon père qui m'avait appris la manœuvre —, et affichant autant que possible un air innocent. Dans un second temps, en prenant l'objet qui se trouvait placé sur une étagère et en le soulevant, celui-ci manqua me tomber des mains : je ne le pensais pas aussi lourd. Les décorations étaient identiques, la longueur du vase également. De ces deux éléments, l'un et l'autre étaient attribués à un certain « Ingeborg Lundin » de « Orrefors Glassworks ». Le vase avait un numéro de série différent de celui annoncé dans le catalogue, et les deux numéros étaient « assez proches », mais les ressemblances s'arrêtaient là, pour la simple raison que le vase que j'avais entre les mains coûtait cent dix dollars, et que celui du catalogue atteignait trois mille trois cents.

À l'époque, mes aptitudes d'économiste étaient plus prononcées que le sens des affaires que mon éducation m'invitait à déployer, et à cette même époque, je me percevais comme un homme d'affaires raisonnable. Ainsi, pour moi, quelque chose clochait, forcément. On ne peut quand même pas trouver dans un magasin vendant du neuf certains objets pour les revendre aux enchères à trente fois le prix d'achat ! Le monde, les puissances qui commandent le marché, les lois de l'offre et de la demande, interdisent ce genre de choses, me dis-je. Mon incompréhension devait se lire sur ma figure, mais elle avait été mal interprétée : en s'approchant, le vendeur montrait son intention de négocier.

« Je sais bien que le prix est un peu salé, mais si je vous le fais à cent ? »

Il avait dû percevoir ma surprise.

« Bon, d'accord. Je vois. Je vous le fais à quatre vingt-dix. Mais c'est mon dernier prix. »

*

J'avais fini par apprendre que le prix du vase sur le marché des ventes aux enchères atteignait celui du catalogue, et cette histoire m'avait insufflé le courage d'un guerrier sûr de la victoire. Les marchés des antiquités ! On s'amuse comme un fou, et même si j'ai ce « petit défaut sur la qualité », je ne m'en sors pas si mal.

À ce stade, légalement je n'avais encore rien fait de jure, mais je me sentais déjà dans la peau d'un escroc, c'est certain. Acheter un objet à un dollar et le revendre à trente, si je me base sur mon sens personnel de l'éthique, est chose répréhensible et donc, constitue un crime d'ordre moral, que ce soit le cas d'un point de vue légal ou non. Mais, comme je m'amusais !

Naturellement, je commençai alors à parcourir le pays d'un bout à l'autre, faisant acquisition de différents Ariel, Graal, Ravenna et Kraka, tous ces objets en provenance d'Orrefors et qui s'étaient si bien vendus à l'étranger. Toutefois, sous peu, j'avais compris que d'autres, comme moi, étaient dans le même genre de commerce et, pour me faire autant de blé que possible, partant du principe que la place au soleil où j'étais tout à mon aise ne serait pas disponible pour l'éternité, je pensais à une solution alternative. Il s'agissait d'une solution en deux temps dont le premier exigeait que je m'écarte officiellement du droit chemin, pour devenir un criminel authentique (si jamais je me retrouve sous chef d'inculpation et en prison, n'hésitez pas à venir me rendre visite et n'oubliez pas de m'apporter du Cabernet Sauvignon sud-africain et du bon Pata Negra, le jambon ibérique).

DEVENIR HORS-LA-LOI

1984. Malmö Train Station, peu après dix heures du soir, un jour de semaine. Deux individus éméchés, entre vingt cinq et trente ans, non loin du porte-magazines, et donnant l'impression de s'y attarder. Au porte-magazines était suspendue une trentaine d'annuaires répertoriant le numéro de téléphone de tous les abonnés sur le territoire suédois et, dans le cas des pages jaunes, on y trouvait le numéro de téléphone de n'importe quelle entreprise, y compris celles spécialisées en vente d'objets en verre. L'un des deux ivrognes semblait sur le point de vider le contenu de son estomac sur les outils que j'avais choisis pour faire fortune. J'intervins sur-le-champ.

« Salut la compagnie ! On se soûle, hein ! Allez embêter votre monde ailleurs ! » Mon commentaire laissait voir que je n'avais nulle envie de me montrer courtois. Les deux soûlards faisaient deux fois ma taille. Se faire contaminer par le VIH à la suite d'un contact sanguin n'était pas vraiment un problème : à l'époque, le VIH était très peu connu et je n'étais pas ivre, pour ma part. De plus, j'étais pressé, m'imaginant que la gare allait fermer aux alentours de minuit. L'endroit foisonnait d'agents de police, ce qui n'était pas très agréable. Les deux quidams s'éloignèrent, je m'approchai du porte-magazines et fis mine de chercher un numéro de téléphone. Je feignis alors — je fis semblant seulement, parce téléphoner à l'époque, en Suède, cela coûtait très cher —, de passer un coup de téléphone, en allant dans l'une des cabines situées à côté du range-magazines. Je n'avais pas mis longtemps à mettre un chiffre sur le va-et-vient des deux policiers en patrouille, flanqués d'un berger allemand à l'allure vraiment intimidante : il s'écoulait six minutes à six minutes et demie entre deux passages. Fin de l'un des passages des policiers. Je fis déguerpir les deux soûlards maintenant de retour, attrapai le premier annuaire et arrachai les pages jaunes qui m'intéressaient : magasins d'articles de Chine ; magasins de souvenirs ; objets en verre ; etc.

J'avais déjà saccagé trois annuaires — appartenant au gouvernement de Suède — quand les deux policiers firent une nouvelle apparition. Ils parcoururent les alentours des yeux, s'attardant sur les deux ivrognes qui venaient soudain de laisser paraître pour mes activités un intérêt injustifié, et s'en allèrent patrouiller ailleurs.

Les choses se poursuivirent comme je les avais imaginées jusqu'au moment où j'entamai les annuaires de la deuxième rangée. L'un des deux soûlards vint dans ma direction.

— Pardon Monsieur, vous n'auriez pas cinquante centimes, que je puisse me payer un café, par hasard ?

— Jetez-vous dans le canal, plutôt !

— Et dix cents, alors ?

— Dégagez !

J'avais déjà saccagé trois annuaires à ce moment-là, moi, avec mon air innocent, faisant mine de m'informer sur les horaires de train pour Lund. Le soûlard, qui n'avait cessé de fantasmer sur sa tasse de café, aborda l'un des deux policiers.

— Excusez-moi.

— Qu'est-ce que vous voulez ?

— Je ne voudrais pas vous déranger en quoi que ce soit, Monsieur... Je voudrais simplement demander si c'est normal d'arracher les pages des annuaires, là-bas.

— Vous êtes malade, vous ! Bien sûr que c'est interdit ! Si vous vous amusez à ça, on vous embarque !

— Non, non... Je ne suis pas comme ça. Si je pose la question, c'est parce que...

J'avais tout intérêt à réagir, me dis-je. Je me tournai en direction du pochard :

— Vous n'avez qu'à acheter vos propres annuaires.

— Eh bien... Ben... C'est une bonne idée !

— Super ! Ravi de vous avoir aidé.

— Mais ça coûte tellement cher !

— Oh... Pour dix centimes, vous pouvez en trouver d'occasion.

— Non.

— Cinquante, peut-être ?

— Non.

— Bon, un annuaire, ça coûterait combien ?

— Un petit billet.

— Un billet !

— Oui.

— Deux cinquante, ça irait, non ?

— Non.

— Eh bien, si c'est le prix. Est-ce que je peux vous aider à vous acheter des annuaires ?

— C'est vraiment très gentil de votre part, Monsieur.

Les deux agents de police secouaient la tête, signifiant qu'ils n'y comprenaient rien, tandis que je tendais le billet, à contre cœur, — enrichissant mes pratiques d'un genre de corruption et de pot-de-vin —, avant de repartir vers mon activité de massacre contre les biens de l’État suédois.

Sur ces entrefaites, alors qu'il ne me restait qu'un annuaire à dépouiller des ses pages, apparut le second pochard qui était, apparemment, allé vomir dehors et qui réclamait son annuaire personnel.

Je fis alors simplement appel à mes talents d'économiste et refusai net d'offrir un autre billet : ce que j'avais été forcé de céder aurait largement suffi pour me payer une Tesla Roadster.

DE L'ART DE PASSER DES COUPS DE TÉLÉPHONE

1984. La semaine suivante, un certain nombre d'enseignes commerciales travaillant en collaboration avec Orrefors Glassworks, chargées de vendre ses produits au grand public, reçurent un coup de téléphone avec à peu près ce genre de conversation :

— Allô ?

— Bonjour, je m'appelle Andres.

— Bonjour Andres, en quoi peut-on vous aider ? Et là, je ne vais pas reproduire mot à mot l'intégralité de la conversation avec les différents vendeurs, pour la simple raison que si la teneur des propos variait quelque peu, l'idée fondamentale, elle, restait la même. Du moins, me semble-t-il.

— Quand je suis venu dans votre magasin la semaine dernière, ou peut-être que j'ai été dans un autre magasin pas loin de chez vous, je ne sais plus exactement, il me semble avoir vu des œuvres d'art assez lourdes, tout en couleurs et assez coûteuses. Elles venaient de chez Orrefors. C'était peut-être chez vous ?

— Vous dites, que c'est quelque chose qui ressemble à des poissons, dans un aquarium... Et vous en avez combien de ce genre ?

— Mais, il n'y avait pas aussi quelque chose avec des bulles d'air gravé sur le verre même, à l'intérieur ?

— Vous ne parleriez pas d'un gondolier ou d'un torero, par hasard ?

— Je vois. Vous n'aviez pas quelque chose à un prix assez élevé aussi ?

— Non. Une grosse pomme pour quatre vingt-dix dollars, ça m'a l'air d'être un peu trop. Je préférerais acheter une plus petite à Tom Jones en personne, mais est-ce que vous n'aviez pas quelque chose qui a de petits carrés bleus à l'intérieur ?

— Il n'y a pas écrit « Ravenna » en dessous, par hasard ?

— Je vois. Et dites-moi, si je voulais acquérir le vase aquarium, le vase qui est jaune sur le devant, le petit « objet qui ressemble à un éclair », le petit machin avec les carrés bleus et le torero bleu et rouge... Ça ferait combien tout ça ?

— Oh, mon Dieu ! Ça fait une jolie petite somme !

— Vous n'accepteriez pas de le céder à quatre cent cinquante dollars, par hasard ?

— Oui, bien sûr, je vais attendre que le directeur me rappelle.

Oui, je sais. Si j’avais poursuivi ma petite enquête à la faveur d'un autre coup de téléphone, un retour sur investissement n'aurait pas été impossible.

— Allô ?

— C'est trop cher quand même. Vous accepteriez de baisser le prix à quatre cent quatre-vingt dollars ?

— Vous m'avez soutiré jusqu'au dernier centime ! Je ne suis pas le premier à qui vous faites ce genre de chose. Un vrai pro. J'abandonne. Vous pourriez envoyer la marchandise à Andres Laszlo, s'il vous plaît ? Ängelholmsgatan 4B. C'est à Malmö.

*

Je l'avoue : tout cela n'était pas digne d'un gentilhomme. Mon comportement frisait (une fois encore) l'illégalité ; je spoliais de pauvres commerçants. Une semaine entière à passer des coups de fil faisait de moi une personne encore plus vile qu'à ses débuts. Si, aujourd'hui même, on me présentait le « Andres Laszlo fils, année 1984 », je suis intimement persuadé que je ne manifesterais aucune envie de le rencontrer.

Toutefois, je dois aussi le reconnaître : je ne m’ennuyais pas le moins du monde. Je ris comme un fou quand, le lendemain, l'un des vendeurs me rappela :

— En fait, mon père, voire mon grand-père et moi-même avons ramené quelques œuvres à la maison, qu'on conservait avant dans le magasin. Certaines œuvres datent sans doute des années trente. Naturellement, on ne va pas vous proposer un prix d'achat aussi élevé que pour des œuvres plus récentes.

Je m’amusai comme un fou quand, par toutes sortes de ruses, je pus soutirer à Kalle V la même somme qu'il m'avait soutirée en me racontant des bobards.

— Vous avez lu Not a Penny More, Not a Penny Less, par hasard ? m'avait-il demandé.

Oui, ce livre, je l'avais lu, mais sans faire attention aux ressemblances, jusqu'à ce qu'il me pose la question.

Je m’amusai comme un fou lors de la vente de sept pièces de collection dont j'avais fait acquisition pour quatre vingt-dix dollars pièce environ qu'un vendeur américain voulait racheter pour cinq mille dollars pièce et que, tout à coup, je « retrouvai la mémoire » :

— En fait, j'ai un ami qui pourrait bien être en possession de deux autres pièces de collection. Alors, si vous voulez bien attendre une petite heure...

Je fonçai alors à la banque, échangeai mes dollars contre de la monnaie suédoise et fis un saut au bureau de poste récupérer les articles que j'avais commandés mais que je n'avais jamais retirés, faute de pouvoir régler les frais d'expédition. Je les récupérai et enlevai l'emballage qui les recouvrait. Je m'en fus alors rejoindre le vendeur américain, fort irrité quand il m'aperçut enfin (je lui avais pourtant laissé une bonne bouteille de scotch en partant) :

— Bon, voilà. Mai j'ai bien peur qu'il vous en demande trente mille dollars.

Je m’amusai comme un fou lorsque j'entendis Lars P de chez Orrefors lancer :

— Ah, c'était vous ! Nom d'un chien ! On n'avait rien compris. Ces vieux machins sont en magasin depuis les années soixante. On n'a jamais pu les vendre. Et puis, pendant toute une semaine, les vendeurs se sont donné le mot et ont fait exploser notre standard pour se renseigner. On aurait dit une bande de cinglés enragés !

Je jubilai rien que de l'entendre et finis par ne pas lui en vouloir de m'avoir obligé à aller fouiner dans la remise d'Orrefors, à la recherche de bonnes pièces de collection, pour finalement me lancer : « Merci. Je crois qu'il a tout ramené chez lui », au lieu de simplement me les vendre, comme je l'avais espéré.

Je m’amusai comme un fou quand je parvins à vendre mes objets en verre, objets de qualité médiocre, finalement, à la galerie d'art de Thomas H, le « Duka Gallery » à Malmö (pour une somme s'élevant à deux millions de dollars si on la convertit en monnaie actuelle), même si je suis encore contrarié d'avoir oublié de déduire une certaine somme pour rembourser mon achat quand on s'est partagé le bénéfice moitié-moitié.

Agréable souvenir aussi quand on se déplaça depuis New-York, de chez « Pauls » du « moitié-moitié », pour me vendre trois articles à trente mille dollars. Je déchantai un mois plus tard, environ : pour chacun des objets, on me proposait une surenchère de cinquante mille dollars.

Quel bonheur aussi de m'entretenir objets d'art en verre avec Birgitta C qui sut partager mon enthousiasme pour Orrefors, mais aussi le « Coquille glass » de Flygsfors, même si la seule chose qu'elle m'offrit fut de la bière allégée. Nos conversations étaient fort agréables même si, pétris de bonnes intentions, nous ne saisissions pas toute la portée de ce que nous faisions, et avions contribué à faire gonfler artificiellement les prix pratiqués sur le marché des objets d'art qui ne s'en remit jamais tout à fait. Et, autre chose qui a toute son importance : quand, dans mon livre Svenskt Konstglas, je conseillais à tout investisseur de faire acquisition du « meilleur du meilleur » de chez Orrefors, je me trompais lourdement. Du moins, je m'étais trompé jusqu'à présent. Veuillez accepter toutes mes excuses. Je me trouvais englué dans l'action à un point tel que je ne pouvais comprendre que je contribuais ainsi à l'affaiblissement des forces du marché.

Je ris comme un fou lorsque que, au cours des années quatre-vingts, mon désir de rassembler toute une collection mondiale d'objets d'art de chez Orrefors était devenu une telle obsession que je tentai de me mesurer à la personne la plus influente du milieu. Je fonçais droit dans le mur, évidemment. J'étais en compétition contre un milliardaire, moi, pauvre de chez pauvre, du moins relativement. J'avais malgré tout réussi à rassembler une collection assez conséquente, mais j'étais rempli de chagrin en comprenant que je n'aurais jamais les moyens d'en faire don à quelque Moderna Museet, et qu'on ne m'attribuerait jamais une salle « Collection Andres Laszlo Jr. », et qu'aucune aile d'aucun musée ne porterait mon nom. Or, mon père eût beaucoup apprécié le contraire, c'est certain.

TOUT CE QU'UN HOMME DOIT AVOIR ACCOMPLI

1990. Je fais partie de ces individus qui souhaitent, dans toute la mesure du possible, saisir le pourquoi de ce qu'ils font. Par voie de conséquence, du moins au début, je m'efforçai d'en apprendre suffisamment sur la verrerie artistique en Suède, de prévoir la demande commerciale à venir et d'engranger la somme suffisante pour me lancer dans mon projet de réaliser « tout ce qu'un homme doit accomplir ». Je ne mis pas longtemps à me rendre compte, toutefois, que faire des prévisions était bien plus difficile que ce que je m'étais imaginé : soit, je manquais d'intelligence, soit le marché n'était pas si « prévisible » que cela. Jamais au grand jamais, je ne m’attardai sur la possibilité que les vrais responsables du « marché difficile à prévoir » fussent Birgitta C et moi-même.

Pour quelle raison « les meilleurs vases Ariel du monde », des vases datant de 1939, ainsi que les bols Bacchus fabriqués entre les années vingt et soixante-dix, avaient-ils pu être vendus pour une somme ne dépassant pas quelques centaines de dollars ? Pour quelle raison les verres Coquille de Flygsfors, de présentation vulgaire certes, mais de classe mondiale et stylés années cinquante, fabriqués à cette même période, avaient-ils été vendus pour guère plus que quelques dizaines de cents (c'est-à-dire pour à peine quelques dollars) ?

De toute évidence, nous étions face à un problème et, puisque je n'en comprenais pas la nature, je me lançai dans l'écriture d'un ouvrage à ce sujet, m'efforçant non seulement de comprendre mais également de résoudre les problèmes apparents. En me servant de mon livre Svenskt Konstglas, je tentai de faire passer un message auprès des « Suédois » : la verrerie artistique d'Orrefors datant de l'entre-deux guerres figure parmi l'une des meilleurs du monde, et la Coquille de Flygsfors est vraiment très intéressante. Mais je suscitai autant d'intérêt qu'avec mes ouvrages sur la législation entourant la toxicomanie, c'est-à-dire très peu. L'ouvrage s'était bien vendu, toutefois. Je commençais à être connu et sous le titre de « Docteur en verre », je me retrouvais dans une excellente position pour placer sur le marché mes « objets qui ne valaient pas tant » et afficher des prix outrageusement exagérés. Je devenais expert dans mon domaine, habile à dépouiller les acheteurs en long, en large et en travers. Je roulais sur l'or et je perdais de vue la raison pour laquelle j'avais voulu me faire tout cet argent.

*

C’était un samedi matin. Nul doute là-dessus.

— Bonjour Andre. Je voulais simplement vous rendre vos clés. Pouvez-vous laisser les vôtres au dépôt, s'il vous plaît ?

— Quoi ? Pourquoi ?

— Votre arrogance, ça passe encore. Je peux vivre avec. Mais là, vous devenez un véritable escroc. Comment vous avez tourné cet ignorant en bourrique ! Je ne souhaite pas continuer à faire des affaires avec vous. Allez vous faire voir !

Oui, tout cela me rendit un fier service. C'est à ce service rendu , à vous personnellement que je dédie ce livre, pas uniquement à Tahawar Ali Khan, pas seulement à Lotta et Knut.

*

J'avais accompli ce que je devais accomplir ; le moment tombait à point nommé et je pouvais dresser un petit bilan : pas de relation amoureuse, pas de famille, des idées auxquelles on ne prêtait guère l'oreille, pas de situation professionnelle, mais tout l'argent du monde. Toutefois, les choses s'étaient présentées de manière plus compliquée que ce qu'elles auraient dû être. J'avais acquis beaucoup d'habileté chez Orrefors et dans le domaine de la verrerie en général. J'étais un conférencier apprécié pour ses qualités oratoires, et dire adieu à tout cela pour mener une vie faite d'aventures et d'incertitudes, — une vie au cours de laquelle j'allais très probablement rencontrer celui ou celle qui y mettrait un terme ou, du moins, tenterait de m'infliger de sérieuses blessures corporelles—, paraissait contraire à l'ordre naturel. Beaucoup accueilleront ce que je m'apprête à dire avec un brin de surprise, mais la décision que j'avais prise de réaliser ce que je voulais réaliser depuis le tout début faisait partie des décisions les plus difficiles à prendre. Je ne pouvais oublier que, toute une nuit, j'avais versé des larmes dont seuls une crise d'angoisse digne de Kierkegaard, une frayeur et un apitoiement sur soi des plus communs peuvent rendre compte.

J'avais accompli bien des choses dont je suis persuadé que vous personnellement, si je vous les avais racontées plus en détails, auriez affirmé : « Incroyable ! » « Extraordinaire ! », ou quelque chose du même genre. Pourtant, à mes yeux, c'était tout cela le plus difficile. J'avais versé beaucoup de larmes, mais tout cela impliquait également d'autres choses que je n'admettrai jamais. J'avais fini par prendre ma décision, toutefois, et aujourd'hui, j'en nourris une certaine fierté.

Ainsi, commençait le premier projet sur ma liste de « tout ce qu'un homme devrait avoir accompli » , et c'est de là que vient une bonne partie de mes histoires. Certaines autres que je vous ai épargnées sont, dans la grande majorité, fictionnelles et se concentrent sur un personnage : le tigre.

En débutant mon projet relatif à « toutes ces choses à réaliser » et en comptant le nombre de pays, je décidai de beaucoup tricher : je m'étais fait le serment de parcourir deux cents pays sur une planète qui en abrite moins. Le nombre de pays parcourus se réduit donc à trente-sept. Pour compenser ce changement de programme, je pris d'abord la décision, à part celle d'y ajouter une bonne douzaine de pays supplémentaires, de transformer le tout en véritable aventure, tout comme Andres Laszlo père l’avait fait un siècle avant moi. 

Les histoires « Andres Laszlo Jr. » parues dans les Chroniques Laszlo & Laszlo se révéleront précieuses pour quiconque souhaite comprendre qui est Andres Laszlo Jr. et quel est son cheminement littéraire.


Nombre des histoires s’inspirent des deux romans d’aventure déjà écrits par Andres Laszlo, The Seventh Lot et A Question of Honour. La confrontation avec le tigre, animal que l’auteur trouve authentiquement fascinant, est évoquée, elle aussi. D’autres nouvelles encore s’inspirent de l’ouvrage de l’auteur sur les politiques liées à l’usage des stupéfiants, The Drug Problem.