MON ONCLE JACINTO

ANDRES LASZLO SR.

Mon Oncle Jacinto n’a pas été qu’un roman papier et un record de ventes, mais est aussi devenu un blockbuster avec Pablito Calvo et Antonio Sica. C’est un roman pour les enfants de tous les âges, décrivant une journée particulière de le vie de Jacinto, ancien torero sans le sou et pratiquement à la rue, et de son neveu, Pepote. L’honneur est une des forces antagonistes du roman , le crime en est une autre, l’alcoolisme une troisième et la séparation, la quatrième (servant, en quelque sorte de dénominateur commun). Acheter.     VIDEO

Longtemps, la situation s’assombrit : Jacinto est à la rue, sans argent. Il vient d’être tourné en ridicule devant ce que nous devinons être la moitié des Madrilènes, et il vient de perdre sa principale raison de vivre, son honneur, devant les yeux mêmes du petit garçon, la seule personne qui compte vraiment dans sa vie, et qu’on ne va pas tarder à lui enlever. Ne soyons pas bêtes : évidemment, le roman finit bien, en quelque sorte. Peut-être. Si vous faites le choix de le lire sous cet angle-là. 

Le roman a vu sa première publication en langue espagnole en 1956 (Mi Tío Jacinto) et, depuis cette année-là, a été publié en neuf langues. Un journal français à grand tirage a affirmé quelque chose comme : « Rien de ce genre n’ a été écrit depuis Le Petit Prince de Saint-Exupéry. »

Le roman a été adapté pour le grand écran sous la direction de l’ami intime d’Andres Laszlo Sr., Ladislao Vajda. La nomination du film aux Oscars du «Meilleur Film Étranger » en 1956 avait suscité des débats. Il s’est vu récompensé aux Ours d’argent à Berlin. On le retrouve souvent classé sur la liste des cinq meilleurs films espagnols, lors des festivals. La couverture de l’ancienne édition papier a été réalisée par Eduardo Vicente. La couverture de la nouvelle édition est le fruit du travail d’Arturo Samaniego (le tableau s’intitule «Torero»).

L’ adaptation d’Andres Laszlo Jr. est plus longue de 20 % que le texte original en anglais (texte publié par Random House ; édition épuisée à l’heure actuelle), et se base sur une traduction d’Andres Laszlo Jr. et de Cymbeline Nuñez. L’adaptation s’inspire du Le Grand Défi, roman qui présente une adaptation plus radicale, également faite par Andres Laszlo Jr., et où la tauromachie se transpose dans le monde de la boxe, où Madrid devient Le Cap, la Quinta Mandela Park, les années 40 transposées en 2010. Acheter Le Grand Défi.Le Grand Défi.

Nous tenons également à remercier les éditions Gallimard pour leur aimable autorisation : Mon Oncle Jacinto est aussi une adaptation de Le Muchacho, publié chez Gallimard en 1957.

CHAPITRE I

Pepote fut réveillé par le vrombissement d'un avion à l'approche de la piste d'atterrissage, à l'aéroport de Barajas, non loin de là. Il se redressa, encore empli de sommeil, ramena en arrière les cheveux qui lui tombaient sur le front, s'aida de ses poings pour se frotter les yeux, et descendit du banc étroit qui lui servait de lit.

                Dans la cabane, les lézardes du mur laissaient filtrer la lumière, indiquant que le jour s'était levé. Pepote avança le bras et empoigna le réveil posé sur l'étagère. Depuis des années, le vieil appareil ne faisait entendre son tic-tac que si on le secouait violemment, et l'unique aiguille indiquait une heure depuis longtemps dépassée.

                Le gamin leva les yeux vers le grondement des moteurs, qui s'amenuisait. Il plaça la fine aiguille de métal sur le neuf, enfila son pantalon, se glissa dans ses chaussures et débuta ses activités quotidiennes.

                Il décrocha du mur le pichet à lait qu'il renifla d'un air soupçonneux, après en avoir dévissé le couvercle. Il regretta dans la seconde sa curiosité malsaine et, retroussant le nez, remit le couvercle à sa place.

                Il était près de sortir lorsqu'il réalisa, comme cela lui était arrivé bien souvent, qu'il n'avait pas de monnaie. Fort habilement, mais en vain, il fouilla les poches de la veste et du pantalon qui appartenaient à son oncle, que celui-ci avait posés sur une chaise au fond de la pièce. Il laissa promener son regard, perçant l'obscurité et, après qu'il eut glissé la main sous le caparaçon dont son oncle se servait comme oreiller, il lui vint l'air d'abattement de celui prêt à reconnaître sa défaite.

                Derechef, il décrocha le pichet et ouvrit la porte. Il s'était mis à pleuvoir. Le visage de Pepote s'éclaira. Il adorait la pluie, accueillie avec d'autant plus d'allégresse qu'elle se faisait assez rare à cette époque de l'année.

                En peu de temps, il perçut le bruit de l'eau emplissant le barrage situé sur les hauteurs et dominant l'arrière de la cabane. Le barrage s'apparentait à une frontière imperceptible délimitant leur minuscule propriété des hauteurs où s'élevait le « château » dont on racontait que, jadis, il avait servi d'entrepôt à du matériel de chantier.

                Il rinça le pichet à lait et n'était pas loin de se laver lui-même quand il aperçut tout à coup un petit cours d'eau qui, du mur du barrage, s'écoulait en direction de la propriété. C'était là un souvenir de la petite mésaventure hydraulique que Pepote avait tout récemment imaginée.

                Pepote ramassa pierres et gravats et, bien qu'on le lui eût formellement et sévèrement interdit, obstrua l'anfractuosité qui laissait couler l'eau, et creusa dans le fossé. Ses efforts de construction connurent un effet immédiat : l'eau ne formait plus qu'un seul courant qui enflait et se déversait sur le minuscule terrain cerclant la petite cabane. Il regagna alors, à grands pas, l'intérieur de la maison, et en ressortit peu de temps après, tenant dans les mains un très vieux couteau de cuisine à l'air menaçant, deux planches qui naguère faisaient encore partie du mur, et une cuiller en bois. En un éclair, il métamorphosa l'ensemble en une petite noria qui tournoya gaiement aussitôt que les doigts agiles de Pepote eurent placé l'axe de la roue entre les rochers des deux rives du courant dont il avait détourné l'eau qui enflait de plus en plus.

                Alors, il se mit à pleuvoir encore plus fort, beaucoup plus fort, et Pepote ne put rester là à admirer le fruit de son travail. Il se saisit du pichet et se dirigea à grandes enjambées vers le pâté de maison se dressant à quelques centaines de mètres de là, vers la boulangerie, la crèmerie, vers les tâches malaisées et désagréables qu'il devinait à l'horizon.

*

Le boulanger était assis à l'arrière de son établissement, le nez plongé dans les journaux du matin cependant que sa femme regardait tomber la pluie dont les grosses gouttes, ruisselant de haut en bas, s'abattaient contre la vitrine avant du magasin. En apercevant le gamin, elle se tourna vers son mari et s'écria, la voix emplie de colère :

                — C'est vraiment incroyable ! Ce type ne se prend vraiment pas pour n'importe qui ! Il a le toupet de faire sortir le gamin en un temps pareil ! 

                — Tu parles de qui ? 

                — De qui ça, d'après toi? Ce vieil alcoolique, évidemment ! Regarde-moi ce pauvre gamin, comme il court !

                Le boulanger chercha ses pantoufles en tâtonnant de ses orteils, mais ce qu'il lisait dans le journal avait dû monopoliser toute son attention, car il n'avait même pas levé les yeux.

*

Pepote courait comme s'il eût le diable à ses trousses : la pluie tombait maintenant à torrents et la veste légère qu'il avait sur le dos n'était que d'un secours tout relatif.

                De l’extrémité de son châle, la femme du boulanger écrasa une mouche dodue et prit place derrière le comptoir.

                Le gamin déboula dans la boulangerie, hors d'haleine et lança à la cantonade :

                — Bonjour ! 

                Le visage inondé, il renifla bruyamment et, vaguement penaud en devinant que ses vêtements, en s'égouttant, formaient une grosse flaque sous l'espace de ses pieds, ajouta :

                — Deux brioches, s'il vous plaît.

                — Ce sera tout ? interrogea la boulangère, un poing posé sur chacune des ses hanches.

                — Ce sera tout, répondit le gamin, comme un peu surpris. Mais, après un court silence, il crut bon de rectifier :

                — En fait, un seul, peut-être.

                Alors, la femme du boulanger remua les bras et la paume de sa main s'ouvrit devant l'enfant. Le geste ne laissa nulle place au doute.

                Son époux, saisissant le sens des événements, s'enfuit à toute vitesse à l'arrière de l'établissement.

                — Je n'ai pas de monnaie. Je vais vous payer demain, lança le gamin, gêné.

                — Alors, comme ça, tu vas me payer demain, hurla la femme du boulanger. J'ai bien peur que ce ne soit pas suffisant, comme explication ! Va dire à ton oncle, à ce misérable clochard, à ce pauvre type, qu'il y a des limites à tout. Si je n'étais pas du genre à m'occuper de mes oignons, ça fait longtemps que je l'aurais dénoncé.

                Le gamin baissa la tête. C'est alors que, terrorisé, il découvrit qu'une gigantesque mare avait vu le jour sous ses pieds. Oh, mon Dieu, qu'est-ce qui va se passer quand elle va découvrir tout ça ?, s'affligea-t-il tandis qu'il reculait lentement vers la sortie.

                — Ça fait un petit moment que j'aurais dû en toucher un mot à mon beau-frère, ajouta la femme du boulanger. Il travaille dans la police et...

                — Malheureusement, je dois faire d'autres courses. Au revoir, Madame, lança-t-il, depuis la porte où il était parvenu, avant de disparaître.

                Rasant les murs, il se faufila vers le magasin voisin, la crèmerie.

                Le gérant, vieux, moustache imposante, faisait rouler, d'un bout du magasin à l'autre, un gros récipient débordant de lait ; il ne daigna même pas répondre au bonjour que lui avait lancé le client trempé jusqu'aux os et qui venait de rentrer dans son magasin. Nonchalamment et sans se presser, il acheva ce qui l'occupait, avant de s'essuyer les mains sur son tablier et de se mettre derrière son comptoir.

                — Alors, qu'est-ce que je peux faire pour vous, Señor ?

                — Une petite bouteille de lait, s'il vous plaît, répondit le gamin en déposant sur le comptoir le pichet ouvert.

                Le vieil homme marqua quelques secondes d'hésitation, attrapa le pichet, et l'ayant passé en revue, y versa le lait.

                — Un soixante, annonça-t-il à voix basse en refermant bien le couvercle du pot à lait.

                Le gamin avait dû prévoir la réponse, car il rétorqua sans perdre une seconde :

                — Je vous amène l'argent demain. Comme vous voyez, je n'ai pas de monnaie sur moi, là tout de suite.

                — Les paiements par chèque, bons du Trésor, devises étrangères, métaux et pierres précieuses sont acceptés, assura le vendeur de lait, sans laisser paraître qu'il ne faisait que plaisanter.

                L'enfant, qui n'avait rien saisi de tout cela, se tint là, des yeux interrogateurs rivés sur la grosse moustache.

                Alors, le vendeur de lait posa la seule question dont ils savaient l'un et l'autre qu'elle était inévitable :

                — C'est pour qui, le lait ?

                — Moi, assura le gamin. C'est pour moi.

                — Dans ce cas, c'est autre chose. Vas-y, bois.

                — Je préfère boire quand je suis à la maison.

                — Et pourquoi ça ? voulut savoir le laitier.

                — C'est que..., balbutia le gamin. Je...

                — C'est que tu aimerais bien lui préparer son petit-déjeuner ! À ce brigand ! À ce perdant ! s'écria le vendeur. Non ! Et cette fois, je ne vais pas changer d'avis ! Moi aussi, de temps en temps, je prends un verre de vin ou deux, mais ça ne m'empêche pas de gagner ma vie. J'arrive ici au chant du coq pour faire le ménage dans le magasin, alors que ton oncle est encore dans la rue, à marcher de travers. À empester l'alcool.

                — Il ne se sent pas bien la nuit, s'il ne boit pas. Vous comprenez ? C'est à cause des ses rhumatismes.

                — Oh ! Elle est bonne, celle-là ! Des rhumatismes ! Qu'il aille au diable ! De toute façon, on sait bien que cette histoire va finir comme ça.

                Le gamin ne pipa mot.

                — Tu vois, moi non plus je n'aime pas le lait, mais j'essaie de gagner ma vie, et j'en vends. L'eau non plus, je n'aime pas trop, ajouta-t-il, après coup, la tête quasi enfoncée à l'intérieur du frigo qu'il venait d'ouvrir pour y déposer quelques autres bouteilles de lait. Mais, si tu tiens à prendre ton petit-déjeuner, tu peux boire le conteneur entier. Et puis, il y a la caisse, là. Tu peux prendre de la monnaie pour acheter du pain.

                — Non. Je veux boire le lait à la maison, répliqua le gamin, qui, manifestement, débordait d'espoir. J'ai laissé la monnaie chez moi.

                — C'est faux, tout ça !

                — C'est vrai ! rétorqua le gamin, d'une voix peu convaincante. Je ne suis pas un menteur !

                — Eh bien, rentre chez toi et ramène l'argent. La pluie s'est calmée et le lait ne va pas tourner si tu n'es pas là.

                — D'accord... répondit le gamin d'un ton morne. Je reviens tout de suite.

                Dans l'intervalle, il avait cessé de pleuvoir, en effet. Le facteur, trempé, apparut dans l'encadrement de la porte. Il secoua son imperméable, déposa une lettre sur le comptoir, salua le gamin d'un geste de la main, et s'en fut.

                À son aise derrière un buisson, une poule, comme en colère ou contrariée qu'on eût osé l'insulter, avança la tête, observa le facteur, en garda une distraction manifeste et ramassa de son bec un escargot qu'elle avait dû confondre avec un ver de terre.

                Pepote se prit à flâner : il ne savait vraiment pas quoi faire. Il était d'humeur exécrable et la journée avait fort mal commencé.

                Alors, tout à coup, lui parvinrent des voix de garçon, s'élevant du grand terrain abandonné qui s’étirait entre deux cabanes délabrées. Les garçons étaient tous plus âgés que lui et, comme Pepote ne se sentait guère l'envie de s'amuser en compagnie de quiconque, il continua sa flânerie.

                Il avait atteint la dernière cabane quand il entendit l'un des garçons appeler son nom.

                — Eh, toi là-bas ! Tu veux te faire des billets ?

                — Bien sûr, répondit-il, sentant renaître l'espoir. Comment ?

                — En mettant les cornes, précisa l'un des gamins, un mioche aux oreilles trop larges, le visage couvert de taches de rousseur et qui avançait à sa hauteur. On voudrait faire un combat de taureau et on n'a personne pour faire le taureau.

                — Vous donnez combien ?

                — Plus que les autres. Vingt-cinq centimos.

                — C'est-à-dire ?

                — Pour chaque but.

                — Il y a les picadors ?

                — Non, il y a seulement les banderilleros.

                — Deux fois deux ? interrogea Pepote.

                — Trois.

                — Marché conclu !

                Une tête de taureau, en osier, à laquelle les garçons avaient attaché deux cornes, fut déposée sur la tête et les épaules de Pepote qui reçut une avance de dix buts. Pepote fourra les billets dans sa poche et exhiba un air agressif. Il se pencha en avant et un spectacle de tauromachie débuta.

                Le soleil ne tarda pas à percer les nuages et Pepote commençait à ressentir l’inconfort de la situation où il se trouvait : être obligé de courir avec la tête de taureau qui pesait trop lourd tout en restant penché en avant. Son dos commençait à lui faire mal et il avait trop chaud. Lorsque lui vint l'idée de se reposer un peu, il réalisa qu'il avait déjà gagné bien plus que la somme qu'il lui fallait pour acheter le lait. Il ôta la tête de taureau et la tendit à l'un des gamins, le plus jeune, montrant du doigt le chiffon rouge qui enveloppait l'épée en bois.

                — Maintenant, j'aimerais bien être le torero.

                — D'accord, répondit l'autre gamin. Et tu payes combien ?

                — Vingt. La même somme que tu m'as donnée.

                — Tu plaisantes, là ?

                — Trente, alors.

                — Na-na...répondit le gamin, secouant la tête.

                — Quarante.

                — Non.

                — Combien, alors ?

                — Une peseta.

                — Ce n'est pas juste. J'ai eu vingt-cinq centimos. Pas plus.

                — Toi, c'est parce que tu es encore petit.

                — Et... et alors ?

                — Tu sais combien ça coûte un vrai taureau par rapport à un petit ?

                — Non, dut avouer Pepote.

                — C'est bien ce que je pensais. Va poser la question à ton oncle et reviens demain. On en reparlera.

                Pepote eût volontiers poursuivi la discussion, mais il se rappela soudain du lait qui l'attendait à la crèmerie. Il ignorait si le gamin avait raison ou tort pour cette histoire de vrai taureau qui vaut plus cher qu'un petit, mais Pepote avait gardé un certain agacement : il n'avait pas eu l'occasion de tuer le moindre taureau. Quand je serai grand, les choses seront différentes.

                Ces réflexions plein la tête, Pepote prit la direction d'un autre terrain inhabité où paissaient tranquillement deux ânes. Il cessa de marcher et les observa. Depuis peu, il leur prêtait une attention peu ordinaire. Alors, il se décida à concrétiser une idée qui l'habitait depuis un certain temps déjà et s'avança vers l'une des deux bêtes.

                Il ôta sa veste qu'il se mit à agiter comme l'eût fait un torero avec sa cape, maintenant une distance de sécurité entre les cornes certes imaginaires, mais fatales qui se dressaient de la tête de l'animal. « Hé ! Hé ! », lançait-il à la bête comme si elle était devenue un vrai taureau face à Pepote, le torero. « Hé ! Hé ! », insistait Pepote tandis qu'il secouait la veste qu'il avait déployée sur toute sa largeur. Manifestement, il aurait fallu bien plus pour attirer l'attention de l'animal et, même si Pepote s'échinait à remuer sa cape, l'âne se retenait de bouger, ne levant même pas la tête. Le gamin s'en fut alors vers le second mammifère, cherchant à savoir s'il parviendrait à le faire réagir. Il se maintint à bonne distance, puis se rapprocha. La réaction du second âne ne valut guère plus que celle du premier. Pepote, trouvant l'énergie du désespoir, s'était agenouillé devant l'âne, comme défiant la mort elle-même, lorsque le vrombissement d'un autre avion, survolant l'aéroport et près d'atterrir, se fit entendre. Pepote reconnut de suite le Douglas Air France et devina qu'il était plus de dix heures déjà. Il remit sa veste en y glissant les bras et courut jusqu'au magasin de lait, mais quand il surgit à l'entrée, il ne vit personne. Il compta les pièces qu'il tenait à la main, assez fort pour qu'on l'entendît, se disant que s'il se trouvait quelqu'un dans les parages, on s'apercevrait forcément de sa présence. Il s'empara du pot à lait et entama le chemin du retour à la cabane, à toute vitesse.

                En tournant la dernière rue, la cabane ainsi se dessinant devant lui, il s'arrêta net face à l'horrible spectacle. Le petit terrain se perdait sous les eaux qui le recouvraient. Pepote, pétri de contrition, se précipita vers la déviation qu'il avait construite le matin même, mais ne put y distinguer la noria. Il remonta vers le fossé, le débarrassa des pierres et gravats qu'il y avait entassés, et l'obstrua. Ensuite, il ôta ses chaussures et repartit en direction de la cabane.

                Il dut beaucoup forcer pour ouvrir la porte, et celle-ci ne céda enfin qu'en sortant de ses gonds. Pepote faillit prendre la porte sur la tête et dut lâcher le pot à lait qu'il tenait à la main. Le lait blanc se répandit dans les eaux boueuses.

                En pénétrant dans la cabane, il perçut les ronflements de son oncle, uniformes, sereins et paisibles. L'eau était montée sur un bon mètre ; à la surface, flottaient toutes sortes d'objets que Pepote n'avait encore jamais vus. Mais, parmi eux, il distingua ceux qu'il pensait avoir égarés naguère. En tout premier, il sauva des eaux le vieux réveille-matin, en déplaça la petite aiguille pour la remettre à la bonne place, le secoua violemment et parvint même à faire résonner des semblants de sonneries. Son attention se porta alors sur le caparaçon qui laissait apercevoir les oreilles de son oncle. Il fit descendre la couverture, la remonta, espérant tirer son oncle du sommeil.

                Le seul résultat auquel il parvint fut de voir son oncle se retourner, le reste du corps s'enfonçant sous la couverture. Se firent entendre des grognements insatisfaits qui redevinrent aussitôt de simples ronflements.

                Après qu'il eut fait descendre et remonter le caparaçon maintes fois, Pepote parvint enfin à réveiller son oncle.

                Mais, quand Jacinto se redressa dans son lit, ses jambes dépassèrent et, tandis que l'eau entrait en contact avec ses pieds perclus de rhumatismes, il émit un rugissement, comme s'ils eussent touché un fer chauffé à blanc. Jacinto regagna sa couche d'un bond furieux, et de son poste d'observation, scruta autour de lui, interloqué et horrifié.

                — D'où... d'où ça vient, tout ça ?

                — Il a beaucoup plu, tu sais...

                — Quand ça, interrogea Jacinto.

                — Oh, il y a un petit moment déjà.

                — Je n'ai rien entendu.

                — C'est parce que tu dormais.

                — Et tu voulais que je fasse quoi, à cette heure-ci ? On ne peut même pas dormir dans sa propre maison ?

                — Le fait, c'est que... La vérité, c'est que...

                — La vérité, c'est que tu as construit un autre barrage, renchérit Jacinto.

                — Il fallait bien que je fasse quelque chose.

                — Il fallait bien que tu fasses quelque chose, répéta Jacinto. Et il ne t'est pas venu à l'esprit, même une seconde, que j'aurais pu me noyer ?

                Au même moment, ils virent flotter devant eux l'une des chaussures de Jacinto, emportée par le courant, et faisant cap vers la porte ouverte.

                La colère de Jacinto éclata :

                — Tu ne vois donc pas qu'il se passe des choses pas bien quand tu fais ce qui te passe par la tête sans réfléchir ? Je te l'ai déjà dit une bonne centaine de fois. L'eau, c'est dangereux. Je te l'ai dit, hein ? C'est difficile à croire qu'un gamin comme toi, un grand garçon, puisse être aussi bête ! Si tu ne fais pas attention à ton comportement, tu ne deviendras jamais un homme bien... Tu mériterais que je te laisse en plan dans la rue et que j'arrête de me casser la tête pour toi.

                Pendant que son oncle l'admonestait, Pepote avait repéré la seconde chaussure qu'il adjoignit à la première, vida le contenu des deux, et tranquillement, la mine attristée, les tendit à son oncle, qui haussa les épaules d'un air las.

                Cependant que son oncle, resté debout sur le lit, commençait à s'habiller, Pepote lui aménageait un refuge, lui épargnant les inconvénients aquatiques. Il retourna une table, assez large, et avança le meuble qui se maintenait à la surface en direction du lit. Jacinto mit un certain temps à saisir ce que cherchait à faire son neveu, mais ses méninges finirent par fonctionner, comme quand une simple peseta suffit à déclencher un mécanisme. Quand, au terme de maintes hésitations et protestations, Jacinto prit place à bord de la barque improvisée, il ne tenta même pas de dissimuler les peurs justifiées qu'on lisait sur son visage.

                Le gamin lui tendit un vieux parapluie aux couleurs ternes et au bout pointu que l'oncle employa comme pour ramer jusqu'à la terre ferme, traversant les détroits peu fiables qui l'en séparaient.

                Parvenu au rivage, Jacinto, plus agile qu'à la montée, bondit du bateau de fortune et, aussi vite que le lui autorisèrent ses jambes, s'éloigna du périmètre de danger.

                Tandis que son oncle tortillait l'ourlet de sa veste pour la faire sécher, Pepote alla chercher ses propres chaussures, abandonnées non loin du barrage dont la longueur se raccourcissait de seconde en seconde.

*

Les yeux de Jacinto se posèrent sur une lettre, maintenue sur le clou d'un arbre, sur l'une des grosses branches, juste en face de lui : c'était leur boîte aux lettres. Il s'approcha, détacha la lettre dont il sut qu'elle lui était bel et bien destinée et, les yeux plissés, s'efforça de déchiffrer ce qui était écrit.

                Elle datait de trois jours, et l'animateur d'une corrida-comédie y confirmait ce dont ils s'étaient tous deux entretenus : Jacinto participerait à la corrida tenue le soir même, dans le rôle du torero, et sa compensation financière s'élèverait à mille cinq cents pesetas. On lui demandait de se présenter avant vingt et une heures. La lettre portait une signature que Jacinto reconnut. Il remit la lettre dans l'enveloppe, réfléchit un instant avant de la chiffonner tout entière en une seule fois et de la jeter par-dessus son épaule.

                Pepote, qui avait rejoint son oncle, fut ravi de découvrir que le contenu de la lettre lui avait fait oublier les événements antérieurs.

                — Les services sociaux ?

                — Non.

                — Il y avait un timbre ?

                — Comment le saurais-je ?

                — Qu'est-ce qu'ils veulent ?

                — Me tourner en bourrique, répondit Jacinto, la voix lugubre, se mettant en marche.

                Le gamin se pencha, se saisit de la lettre, la défroissa, la glissa dans sa poche et, accélérant un peu, rattrapa son oncle.

                Après qu'ils eurent fait un détour interminable afin d'éviter les commerçants du coin, ils parvinrent à l'arrêt des tramways. Pepote n'accorda aucune attention à tous ces autres alentour, et ceux qu'ils connaissait, ainsi que ses amis, n'eurent même pas droit à un bonjour. Il craignait que personne ne daigne lui répondre, le voyant accompagné de son oncle. Ils étaient parvenus à l'arrêt des tramways sans échanger un seul mot. Ils durent patienter un bon moment avant l'arrivée d'un tramway comptant assez de passagers appuyés aux fenêtres : Pepote et son oncle devaient s'assurer de pouvoir arriver jusqu'à Las Ventas sans débourser le prix du ticket.

                L'espace à ciel ouvert qui cerclait les arènes était complètement désert, mais un simple coup d’œil suffit à les informer qu'ils venaient de mettre la main sur une mine d'or. La veille, s'était tenue une remarquable corrida et le public avait abandonné toute une provision de mégots de cigarette, fastueuse et laissée en l'état. Ils s'attelèrent tous deux à la tâche.

                Pepote collectait les mégots à la main, alors que Jacinto, lui, se servait, avec une précision extraordinaire, de la pointe du parapluie. Ils n'avaient pas arpenté le quart de la place qu'ils avaient déjà les poches gonflées. Le garçonnet avait perdu son oncle de vue ; ils étaient focalisés tous deux sur le travail qui les occupait. Lorsque Pepote le repéra enfin, ce fut pour le découvrir faisant face à une affiche de corrida étalée devant l'entrée principale de l'arène. Son oncle, manifestement fort éperdu, gardait les yeux fixés sur l'affiche.

                Celle-ci, illustrée d'un dessin tout en couleurs, détaillait l'organisation de la soirée. On y dévoilait, étiré en majuscules, le nom de Jacinto, le torero de la soirée. « Qu'est-ce qu'ils mijotent ? » Tels furent finalement les mots rauques que proférèrent les lèvres de Jacinto. Ses yeux parcoururent encore et encore, une bonne douzaine de fois, les lettres de son nom, cependant qu'il emballait un mégot ou deux dans du papier journal, ne concédant à son neveu nul regard. Il tenta de faire craquer quelques allumettes, mais n'y parvint pas, ayant oublié que la boîte, restée dans la poche de sa veste, avait pris l'eau.

                Le gamin, que les événements précédents remplissaient encore de remords, désigna du doigt la poche de devant, celle à hauteur de la poitrine de son oncle : pour avoir exploré un peu plus tôt les poches de la veste, à la recherche de pièces de monnaie, il savait bien que Jacinto y trouverait des allumettes en bon état.

                L'oncle ne pipa mot et enfouit ses doigts dans la poche, en ressortit une allumette restée intacte, qu'il frotta contre le mur en briques. Il alluma sa cigarette, en prit une bonne bouffée, avant d'y attarder un œil accusateur et d'en aspirer le bout une fois encore.

                Pepote eût volontiers repris ce qui les occupait si la voix de son oncle n'avait interrompu son élan.

                — On y va.